Pour un enseignement critique des médias plus poussé

La question du rapport à l’information de la génération Internet ne se réduit pas uniquement à une dimension journalistique même si celle-ci est fondamentale. Elle touche également et in fine à la représentation et à la compréhension de la société que vont se construire les natifs numériques. Florence Hermelin enfonce le clou : “La Toile peut devenir anxiogène pour des individus qui doivent avant tout se structurer. Difficile en effet de trouver des balises, des référents dans un espace où toutes les opinions s’expriment. D’où la forte adhésion des jeunes aux réseaux communautaires qui les rassurent en favorisant des rencontres affinitaires (…) Cette culture de l’analogie, du prémâché, accentué par la capacité mimétique des jeunes et leur sens inné de l’effort limité, pourrait mener si l’on n’y prend garde, à une pensée “ego-suffisante” encourageant même une forme d’inertie culturelle et créative”.

L’alerte peut sembler sévère mais elle est incontournable. Surtout avec des médias télévisuels qui n’exercent que très imparfaitement leur rôle informatif comme le souligne David Assouline : “Aujourd’hui, le journal télévisé tend plutôt à imiter Internet (les images prises par des amateurs se multiplient et le sensationnalisme ainsi que le registre de l’émotion sont de plus en plus utilisés) alors qu’il faudrait plutôt qu’il s’en démarque en apportant un recul critique et une valeur ajoutée”. Or, cette déficience n’est pas anodine. Nombre d’experts, de journalistes et de psychologues ont mis en exergue l’impact des images sur la construction de la personnalité d’un enfant, sur sa représentation brute de son environnement mais aussi sur ses déviances virtuellement possibles à cause d’une assimilation erronée ou bâclée des informations reçues.

C’est dans cette optique que David Assouline plaide pour une éducation critique aux médias même si l’école n’est pas l’unique endroit où celle-ci doit se manifester. Il existe certes déjà des outils et des lois sur le sujet. Depuis 1982, le Centre de liaison de l’enseignement et des médias de l’information (CLEMI) a ainsi pour mission de “promouvoir l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement afin de favoriser une meilleure compréhension par les élèves du monde qui les entoure tout en développant leur sens critique”. Le point d’orgue de cette mission est depuis 1989, l’organisation annuelle de la Semaine de la presse au cours de laquelle les enseignants toutes disciplines confondues invitent des journalistes à venir parler de leur métier aux élèves tout en leur dispensant des exposés sur le fonctionnement des médias. Une loi est même venue renforcer cette orientation éducative en avril 2005 pour rendre “indispensable l’éducation de tous les élèves à la lecture et à l’analyse critique des médias d’information”.

Il reste pourtant fort à faire sur le terrain éducatif comme le met en évidence le rapport Assouline. L’enseignement aux médias demeure encore bien trop sporadique et fragmenté dans les programmes scolaires. Il tient encore trop souvent à la bonne volonté et à la motivation personnelle de quelques enseignants convaincus. Du coup, le travail du CLEMI est méconnu, voire purement ignoré par ceux qui devraient pourtant contribuer à sa dissémination.

Un autre obstacle de taille relevé dans le rapport Assouline réside dans le corps enseignant lui-même et son attitude parfois réfractaire dès lors qu’il s’agit d’éduquer les jeunes élèves aux nouveaux médias. Un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale déplore notamment que “les jeunes semblent s’approprier plus facilement les nouveaux supports et leurs langages, en saisir les contenus et les potentialités plus rapidement que les enseignants. Pour ces derniers, cette nouvelle intrusion dans leur champ d’action est souvent vécue comme une concurrence forte et une menace pour leur autorité ; il leur faut fournir un effort important pour inventer de nouveaux scénarios d’apprentissage, se repositionner et préserver leur crédibilité”. On reconnaît bien là toute la pesante tradition structuraliste du magistère éducatif français qui fait du professeur, l’incontestable diffuseur de savoir académique et de l’élève, un simple réceptacle qui doit doctement s’en imprégner. A croire que le précepte de Montaigne qui privilégie la tête bien faite à la tête bien pleine, a été égaré dans les programmes scolaires.

Les conclusions du rapport Assouline militent d’ailleurs ostensiblement pour une intensification de l’éducation critique aux médias au lieu de se lamenter sur l’invasion des nouveaux médias. De nombreux pays européens se sont d’ailleurs déjà engagés dans ce sens à travers le programme Media Smart. Destiné à des élèves âgés de 6 à 11 ans et financé par l’Union européenne, il vise à sensibiliser les enfants et à cultiver leur regard critique. Au-delà de cette initiative, le Parlement européen a érigé l’éducation aux médias comme une compétence fondamentale à mettre en oeuvre dans les programmes scolaires des pays membres. Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la société de l’information et des médias dessine clairement l’enjeu derrière la feuille de route : “Nous devons garantir l’éducation de tous aux médias pour que nul ne soit exclu. Les citoyens sont la cible continuelle de messages médiatiques mais sont-ils capables d’y répondre ? S’ils pouvaient utiliser les médias avec compétence et créativité, nous nous rapprocherions d’une nouvelle forme de participation démocratique”. Or, demain, ceux qui produiront, diffuseront et partageront l’information, sont les natifs numériques d’aujourd’hui. Raison de plus pour travailler de toute urgence à la réduction de cette fracture informationnelle qui menace !

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Interview d’Olivier Cimelière, auteur de « Journalistes, nous avons besoin de vous ! »


Portrait Olivier Cimelière 1

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Et en bonus, un extrait, où comment assumer personnellement une erreur collective  :

Olivier Cimelière sur notre librairie en ligneOn peut tout de même s’interroger sur cet étrange mode de fonctionnement où la rapidité à transmettre une information avant la concurrence est érigée en quasi critère de performance et quelque part sans jamais l’avouer ouvertement, de qualité journalistique. Qu’importe les approximations ou les erreurs, il faut impérativement virer en tête de la course à l’information. Ce qui fait dire à Michel Rocard non sans causticité sur les médias que «chacun d’eux ne survit qu’en dominant le bruit des autres. Ce qui appelle la rapidité, l’effet de scoop et l’effet de scandale”.

A ce titre, l’annonce prématurée du décès de l’animateur de télévision Pascal Sevran est emblématique du mécanisme qui s’enclenche inexorablement. Pascal Sevran était en effet notoirement très malade et l’issue fatale était redoutée (il décédera d’ailleurs deux semaines après la fausse annonce). Pourtant, en ce 21 avril 2008, le présentateur du journal de 19 heures d’Europe 1 est affirmatif : “On l’apprend à l’instant, Pascal Sevran est mort. Il avait 62 ans”. Un journaliste de la station déroule aussitôt la nécrologie du défunt animateur. La façon dont l’information va faire tâche d’huile est caractéristique du phénomène d’emballement médiatique autour d’un fait supposé.

A 19 h 10, Laurent Ruquier reprend l’information dans son émission quotidienne sur France 2. Les chroniqueurs Christine Bravo et Karl Zéro s’empressent de faire l’éloge funèbre du disparu. Interrogé sur cette décision, Laurent Ruquier s’explique : “J’étais en direct. On m’a annoncé que c’était sur Europe 1. A partir du moment où une radio nationale donne cette info, j’ai confiance. J’ai pourtant attendu dix minutes avant de la répercuter. J’ai hésité, j’étais perturbé. Mais pour moi, si on m’apporte une dépêche, c’est qu’elle a été validée”. Et le jeu de dominos se poursuit. Les sites Internet de Pure People, Wikipédia et Yahoo Actualités mettent à jour leurs pages tandis que l’animateur Jean-Marc Morandini annonce à son tour la mort de Pascal Sevran sur l’antenne de Direct 8 “On a eu l’info à 19 heures mais j’ai décidé d’en parler quand France 2 l’a annoncé via Ruquier. Si la propre chaîne de Sevran en parlait, ça devenait une information”.

A 19 h 32, Europe 1 se fend pourtant d’un communiqué d’excuses qui dément le scoop annoncé une demi-heure plus tôt. Benoît Duquesne, directeur de la rédaction de la radio à l’époque, est mal à l’aise: “Il n’y a pas pire cauchemar journalistique que d’annoncer la mort de quelqu’un alors que ce n’est pas vrai. Cette information, puisqu’elle n’était pas juste, n’a pas été suffisamment vérifiée, c’est clair. Les sites sont de plus en plus nombreux, la pression de plus en plus forte, les rumeurs qui circulent de plus en plus nombreuses. Et face à cela, c’est quelquefois difficile de résister, ou en tout cas de vérifier”.

Là réside en effet tout le piège si caractéristique de la systémique de l’emballement médiatique: la crédibilité accordée à une source unique conjuguée à la tyrannie impérative du scoop et l’engrenage implacable fait le reste, chacun se retranchant ensuite derrière l’autre si au final, une erreur est avérée. A la décharge de la rédaction d’Europe 1, cette dernière a mal vécu ce couac éditorial. En son sein, certains voulaient attendre de recouper l’information avant de la diffuser. Sauf que quand l’information émane d’une source personnelle du patron même d’Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach en l’occurrence, le présentateur s’exécute comme le raconte un journaliste : “Elkabbach a tapé du poing sur la table pour qu’elle passe au plus vite à l’antenne en s’écriant : “Donnez-le ! Donnez-le ! C’est confirmé”. Le plus incroyable est que le lendemain, Jean-Pierre Elkabbach se justifie en déclarant devant sa rédaction médusée: “J’assume personnellement une erreur collective”. Le même personnage (depuis remplacé à la tête d’Europe 1) clamait pourtant un mois auparavant avoir doté la station d’un groupe de travail chargé de réfléchir sur“les sources, la vérification de l’information, la crédibilité des sites Internet, des blogs, des rumeurs, les frontières entre la vie publique et la vie privée”. En guise d’épilogue, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel adressera le 7 mai, une simple mise en demeure“de respecter l’obligation qui s’impose à tous les services de radio et de télévision, d’assurer l’honnêteté de l’information conformément aux stipulations de la convention conclue avec le Conseil le 11 juillet 2005”.

Journalistes, nous avons besoin de vous !

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« Journalistes, nous avons besoin de vous ! » est le premier ouvrage écrit par Olivier Cimelière, par ailleurs auteur du blog du communicant 2.0.

Cet essai numérique est une reflexion sur la crise sans précédent que traversent les médias aujourd’hui. L’auteur partage son experience des rédactions et sa connaissance de la communication pour affirmer que le journalisme n’est pas mort, qu’il y a urgence, certes, mais qu’il peut et doit se relever.

Les erreurs passées, les connivences politiques et parfois le manque de déontologie ont conduit les métiers de la presse dans une sorte de traversée du désert, encore plus mise en avant avec l’instantanéité de l’information telle que nous la vivons aujourd’hui. On s’informe partout, et tout de suite. Oui, mais on zappe aussi très facilement. Parfois sans aucun recul.

Le discours d’Olivier Cimelière se veut résolument optimiste. S’il ne nie pas les travers de ces dernières années, il forme un voeu pour les générations futures : continuer à avoir accès à une information de qualité. Sens critique et discernement sont désormais les mots d’orde. Ne pas prendre pour argent comptant les grands déballages qui ressemblent parfois plus à un café du commerce qu’à un discours structuré. Il en va aussi de la démocratie car nous, « Enfants gâtés de la démocratie que nous sommes, n’oublions pas que lire un journal, un site ou écouter une émission sont des actes de liberté et de démocratie. Politiques, entreprises, communicants, citoyens, tous autant que nous sommes, avons intérêt à disposer encore d’une presse valable et solide »

L’opinion publique a besoin d’une presse de qualité. Mais seule, elle ne pourra rien faire. C’est d’abord aux journalistes de faire émerger une nouvelle éthique, pour que le journalisme reprenne confiance en lui afin de retrouver celle, perdue, des français.

Le livre d’Olivier Cimelière sera disponible très prochainement au Editions Edicool et telechargeable au prix de 6,99€ sur les principales plateformes de diffusion de livres numériques.

Pour vous tenir au courant:

Le blog d’Olivier Cimelière

Notre page Facebook et notre fil Twitter

Le site des Editions Edicool et la page de l’auteur

Et, en avant première, voilà un extrait du livre :

« La question peut paraître brutale, iconoclaste, voire saugrenue. Pourtant, à juger la profusion de livres, d’articles, d’interviews annonçant avec une solennité mortuaire la fin de la presse classique, le citoyen peut légitimement se demander si l’ère jurassique des plumitifs reporters n’est pas bel et bien révolue. La technologie ne permet-elle pas en effet aujourd’hui d’appréhender en un clin d’oeil et en temps réel la globalité des événements qui agitent le monde quand elle ne transforme pas le lecteur lui-même en émetteur de ses propres informations ! Au rebut le kiosque à journaux où l’on se rendait pour découvrir les nouvelles de la planète dans les colonnes d’un grand quotidien du soir. Au rabais le rituel cathodique du JT de 20 heures qu’on regardait attentivement pour s’informer des soubresauts de ce monde. Il suffit désormais d’un clic sur son ordinateur, son smartphone ou sa tablette dernier cri pour disposer in extenso de l’actualité du jour, que dis-je de l’heure écoulée quand ce n’est pas de l’instant même ! Alors à quoi bon attendre la parution du journal ou la diffusion des flashs quand tout est accessible et partageable instantanément ? A-t-on encore réellement besoin des journalistes lorsque le chef économiste de Google, Hal Varian nous révèle1 en plus que 70 secondes est le temps moyen qu’un internaute consacre quotidiennement à la lecture des infos sur Internet !

Oui, la question mérite d’autant plus d’être posée qu’en parallèle de cette technologie galopante qui grille le plus réactif des reporters, les médias sont secoués par un vent mauvais de suspicion et de défiance à leur égard. A vouloir trop souvent s’imposer juge avant les juges, à préférer commenter et critiquer plutôt qu’éclairer et expliquer, à cultiver un laxisme gestionnaire quasi atavique, à force de jouer un obséquieux pas-de-deux avec les pouvoirs politiques et les puissances financières tout en invoquant la sacro-sainte éthique journalistique, ils ont eux-mêmes brouillé les fondamentaux de la profession et chamboulé autant son essence que sa raison d’être. Ils sont désormais débordés par des citoyens militants qui s’improvisent journalistes et entendent faire aussi bien sinon mieux que les titulaires patentés. »